dimanche, juillet 3, 2022

La fracture du progrès : plus forte que la fracture socio-économique ou politique

Les anti-vacs et les écolos radicaux viennent grossir les rangs de tous ceux qui s’opposent au progrès scientifique. La poursuite des manifestations de rue marque une véritable fracture sur la finalité technologique, plus forte que les fractures idéologiques, sociales ou politiques.

Jean-Marc Sylvestre

La fracture du progrès : plus forte que la fracture socio-économique ou politique

avec Jean-Marc Sylvestre

Il y a, certes, une France d’en haut et une France d’en bas, des élites d’un côté, le peuple de l’autre, ceux de Paris et ceux d’ailleurs, les riches et les pauvres. Mais il y a surtout aujourd’hui, une France qui croit aux bénéfices du progrès scientifique et une France qui n’y croit pas.

Si on ajoute aux manifestations anti vaccin, anti pass sanitaire, tous ceux qui réclament une écologie radicale, une lutte rapide contre le changement climatique et tous ceux qui d’une façon générale, grognent et s’opposent à toutes les formes de progrès issues de la science ou des technologies, alors que ce progrès façonne finalement notre avenir, on s’aperçoit qu‘il existe un ligne de fracture très nette, tracée par tous ceux qui développent une véritable défiance, et même une inquiétude contre tous ceux qui organisent et gèrent cette modernité, qu’ils soient de gauche ou de droite.  

Bien qu’elle soit le fait de facteurs très hétéroclites, cette fracture de la société paraît plus forte que les fractures socio-économique, idéologique ou politique et même géographique.

Parce que depuis quelques années, à côté des anti-vaccins, on trouve les anti-nucléaires, les anti-5G, les anti-ogm, anti pesticides qui s’étaient greffés aux mouvements des gilets jaunes, mais qui montrent bien que ces manifestations fractionnent la France plus que la géographie, la situation socio-économique, les idéologies ou les courants politiques.

Tout se passe comme si les fractionnements traditionnels de la société française s’étaient fondus ensemble, dans un fractionnement plus général par rapport au progrès et qui traversent toutes les autres composantes de la société :

Les courants politiques

Les idéologies

Les groupes socio-économiques

Les facteurs géographiques, et même les groupes religieux ou politiques.

On trouve des anti-progrès dans toutes les strates de la société, tous les groupes religieux ou culturels, tous les courants politiques.

Pour la majorité des sociologues, ce clivage s’explique d’abord par la disparition de l’idéologie communiste et l’effondrement du mur entre l’est et l’ouest. Conjointement, les clivages, en Occident, entre la gauche et la droite sont eux-mêmes beaucoup moins profonds. Moins différentiés.

Ajoutons à cela que la croissance économique liée à l’économie de marché (plus ou moins régulée) a permis à une grande partie de la planète de sortir de la misère et de toucher les dividendes de la recherche, et par conséquent du progrès : progrès économique, vecteur de confort de vie, progrès scientifique vecteur de l’amélioration de la qualité de vie et notamment de la santé par un allongement de l’espérance de vie, une baisse de la mortalité infantile et une amélioration très spectaculaire des conditions de santé.

Alors, ces progrès ont certes été inégalement répartis, ils ont suscité des effets pervers et des dégâts collatéraux ou même des externalités négatives, mais la balance entre les risques et les bénéfices est toujours restée très positive.

Il se trouve que depuis dix ou quinze ans, beaucoup remettent en cause les bienfaits de ces progrès et surtout, s’inquiètent des effets sur l’avenir.

Dans le domaine de la santé, les adeptes des médecines douces ou naturelles ont acquis beaucoup d’intérêt, au point de remettre en cause les bienfaits des vaccins, des antibiotiques et de beaucoup d’autres thérapies modernes.

Dans le domaine alimentaire, les consommateurs ont redécouvert là encore la proximité, et le naturel, au prix parfois de négliger des conditions sanitaires de base au niveau de la production.

Sur le front de l’économie, une part de plus en plus importante de la population considèrent que le réchauffement climatique est certes lié à l’activité humaine, mais ils sont prêts à accepter (et peut-être à imposer) un changement radical du mode de vie, pour protéger durablement l’environnement plutôt que de faire le pari de l’intelligence capable par le progrès scientifique, de trouver les moyens de protéger la détérioration du climat.

Ces militants d’une écologie radicale sont prêts à freiner la croissance économique au risque de priver une partie de la population nationale des possibilités d’emplois, et même d’interdire à la moitié de la planète d’accéder au progrès dont nous profitons nous-mêmes.

Tous ces anti-progrès, prêts à mettre en place des outils coercitifs et des pénalités liberticides, ne se rendent pas compte qu‘ils ouvrent un champ à des risques pires que le mal qu’ils veulent combattre.

Pas de vaccins, c’est évidemment plus de malades et plus de décès.

Moins de croissance, c’est moins d’emplois, moins de pouvoir d’achat, moins de confort, plus de violence…

Ces anti-progrès bricolent une société qui, à terme, ne pourra pas accepter d’en payer le prix par la privation de confort ou de sécurité, alors qu’il existe tous les moyens par la science, la technologie et l’intelligence humaine de laisser fonctionner les moteurs du progrès dans des conditions écologiques et sanitaires acceptables.

On sait fabriquer de l’énergie très propre et en grande quantité par le nucléaire.

On sait prédire et prévenir et se protéger de beaucoup de maladies et quand elles se déclenchent, on sait aussi les combattre.

On sait produire des biens alimentaires en toute sécurité et en grande quantité. On doit savoir nourrir la planète toute entière dans des conditions respectueuses de l’équilibre environnemental.

On sait, on doit savoir, on devrait, à des conditions de prix qui impliquent de modifier certains arbitrages, mais qui seraient parfaitement acceptables.

Ce que les anti-progrès de toute obédience ne comprennent pas, c’est qu’ils défendent un modèle de société pour des gens finalement déjà très riches.

Facile de réclamer une croissance douce et d’ignorer que la moitié de la planète vit sous le seuil de pauvreté. 

Facile de renoncer aux vaccins, quand la moitié de la population s’est déjà fait vaccinée, et quand on sait qu’il existe des services hospitaliers de grande qualité, et surtout ignorer les pleurs et les cris de tous ceux qui, dans le monde, n’ont pas les moyens financiers pour se protéger.

Bref, tout se passe comme si la coalition des anti-progrès était instrumentalisée par les ex-courants politiques ou idéologiques, dont les leaders espèrent récupérer leur influence pour rester sur le marché politique des vieilles démocraties.

Le risque, dans ce jeu-là, est de soumettre l’organisation de la société à la tyrannie des minorités. Parce qu’il est évident que les anti-vaccins sont très minoritaires, mais ils obligent la majorité à se surprotéger.

Il est évident que les écologistes radicaux sont minoritaires mais ils imposent des contraintes dont la majorité se passerait bien.

Comment se protéger des minorités anti-progrès ?

Par l’éducation, évidemment.  L’école et ce qu‘on y apprend sont au cœur du problème. Mais c’est structurel et la question ne se résoudra pas en une génération, d’autant que le progrès technologique va très vite.

Par une gestion systématique du temps, en apportant la preuve que l’innovation scientifique apporte des résultats positifs au plus grand nombre.

Fernand Braudel, l’historien, explique très bien ce phénomène. La révolution industrielle a changé le monde à la fin du 19e siècle après une gestation de plus d’un siècle : un siècle des Lumières, des révolutions politiques et l’arrivée des machines à vapeur (en Angleterre d’abord puis en Europe). La machine à vapeur a été combattue mais finalement, a été acceptée par le plus grand nombre. Les corporatismes dans le textile ou l’industrie ont fait de la résistance, mais ils ont baissé les armes assez vite.

La découverte de l’électricité a été mal accueillie jusqu’au jour où les masses ont compris qu’ils tenaient là un phénomène qui allait bouleverser leur façon de travailler et de vivre.

Très récemment, Internet n’a mis que 25 ans pour se déployer dans le monde entier et mettre l’information au service de tous et presque gratuitement. Les opposants ne sont pas battus, Ils ont eux aussi très vite acheté un iPhone. Et ceux qui se battent contre la 5G l’adopteront comme leurs parents ont adopté Microsoft.

Le pouvoir politique est difficilement audible. Il est souvent incapable d’apporter la preuve de l’efficacité. L’exemple de la crise pandémique est flagrant.  

Si un gouvernement ou une majorité politique est incapable de convaincre, la clef réside dans les contrepouvoirs, mais puisque les contrepouvoirs politiques ou syndicaux ne fonctionnent plus, il faudra compter avec les contrepouvoirs qui se sont créés dans le système économique.

Les salariés d’une entreprise, les actionnaires de l’entreprisse et surtout les consommateurs, clients, sont les premiers contrepouvoirs dans les sociétés modernes. Ils votent tous les jours, avec leurs pieds, en allant au travail ou dans le commerce, ils votent tous les jours avec la carte de paiement dès qu’ils achètent un bien ou un service. Ils sont capables de faire ou de défaire n’importe quelle fortune ou réputation.

Comme l’actionnaire (qui est aussi salarié et consommateur) qui peut faire et défaire n’importe quelle direction ou pouvoir d’entreprise.

Les facteurs de progrès sont au cœur des entreprises. Ce sont les entreprises qui accordent ou pas des majorations de pouvoir d’achat pour fidéliser leur personnel. Ce sont les entreprises qui baisseront leurs émissions de gaz carbonique sur injonction de leurs clients et de leurs actionnaires.

Sans débat, l’entreprise doit se rendre tous les jours désirable et acceptable. Elle doit surtout organiser la cohérence entre toutes les revendications de ses acteurs partenaires.

Ce sont les entreprises qui rendent le progrès obligatoire, mais pas à la demande d’un gouvernement ou d’un dirigeant ambitieux et cupide… L’entreprise rend le progrès obligatoire à la demande de ses salariés, de ses clients et de ses actionnaires

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